Une nouvelle doctrine européenne pour gérer le cas Chypre ?

Jean-Noël VIEILLE 0
Une nouvelle doctrine européenne pour gérer le cas Chypre ?

 

Tardivement cette nuit, un accord a été trouvé entre Chypre et la Troïka, ses nouveaux bailleurs de fonds. Les principales décisions sont les suivantes : 1/ La taxe sur les dépôts est abandonnée dans sa globalité, 2/ L’Europe entérine la faillite d’une partie du système bancaire. Ainsi, si les dépôts de moins de 100 k€ sont épargnés, il est prévu que les actionnaires, les créanciers obligataires et les déposants de plus de 100 k€ contribueront à la recapitalisation de la Bank of Cyprus et à la fermeture de Laiki Bank. Concrêtement, les déposants de plus de 100 k€ pourraient perdre 40% de leur mise s’ils sont clients de Laiki, voire plus, en fonction des fonds qui seront récupérés par la bad bank. Cette dernière va liquider les actifs de Laiki Bank qui n’auront pas été transférés à Bank of Cyprus, dont les déposants seront également mis à contribution pour les comptes de plus de 100 k€.

Il y a donc, d’une certaine façon, un changement de doctrine de l’Europe pour régler les crises bancaires. On fait d’abord payer les actionnaires et les créanciers avant les contribuables, ce qui n’était pas le cas du premier plan envisagé. En échange de cette restructuration bancaire, la Troïka s’engage à verser 10 Md€ à Chypre pour les besoins du pays au cours des 3 prochaines années. Ce plan est pour l’instant plébiscité par les marchés, mais ceci pourrait être une vision à très court terme. On se satisfait déjà d’avoir trouvé une solution même tardive, ensuite le vote du Parlement n’est plus nécessaire avec l’abandon de la taxe sur les dépôts. Il n’y a donc plus de risques de rejet comme la semaine dernière, même si la réaction de la rue pourrait encore être importante. En revanche, le plan semble plus dur que le précédent, dans la mesure où il attaque le secteur financier et fait porter aux grands clients des banques la responsabilité de la chute du système.

On attendra aussi avec attention la réaction de la Russie (principale victime du contrôle des capitaux mis en place) qui est la grande perdante de cet accord. Par ailleurs, la fragilité du système bancaire aura un impact négatif sur les PME chypriotes attaquées sur deux plans : l’austérité va faire chuter la demande et la raréfaction du crédit risque d’entraîner de nombreuses faillites. Bref attention à ce que la journée d’aujourd’hui ne soit qu’un miroir aux alouettes car la situation va rester très difficile sur le plan économique et politique à Chypre.

 

Un point sur la conjoncture zone euro

 

Nous assistons dans la zone euro à une forte déconnexion entre les indicateurs importants de la mesure de l’activité, ce qui rend l’appréciation des marchés assez délicate. D’un côté, les indicateurs réels sont assez mauvais, faiblesse du PIB de la zone euro, hausse du taux de chômage à un niveau très élevé (12% dans la zone), de l’autre côté les sentiments mesurés par les enquêtes montrent une inflexion positive. On peut comprendre la logique, il y a une dynamique sous-jacente négative, c’est l’effet mulitiplicateur lié aux mesures d’austérité prises, alors que le sentiment des intervenants anticipe probablement une amélioration de la situation une fois ces mesures digérées. On peut donc expliquer le regain de la volatilité sur les marchés en fonction des indicateurs pris en compte. Finalement, l’analyse de cette situation est d’abord une problématique de temps avec une question forte : pendant combien de temps l’ajustement sera soutenable politiquement ? Les premières réponses de l’Italie et même de la France montrent que ce temps politique est compté.

 

Vers quelle politique monétaire de la BCE ?

 

Nous constatons aujourd’hui une évidence : la politique monétaire accomodante de la BCE avec des faibles taux d’intérêt n’est pas suffisante pour que cette aide se retrouve au niveau de l’économie réelle. Les taux consentis aux entreprises restent assez élevés entre 3 et 3,5% sur le plan européen bien au dessus des taux de refinancement. L’exemple du Danemark est intéressant, malgré un taux de refinancement à zéro, les taux d’intérêts des emprunts des entreprises n’ont pas baissé.

Depuis septembre 2012, le bilan de la BCE tend à diminuer grâce au début des remboursements des LTRO. La plupart des banques ont retrouvé l’accès aux marchés, ceci permet un mouvement de désintermédiation qui continue dans un contexte d’excès de liquidités de la BCE d’environ 400 Md€ qui devrait perdurer jusqu’à la fin 2013. La problématique aujourd’hui est de relancer la dynamique de l’octroi de crédits aux entreprises. Le paradoxe est que les banques disposent de liquidités surabondantes qu’elles réduisent mais dont elles ne se servent pas. Ceci n’est pas facile car les banques de la zone euro sont soumises à des aspects contradictoires : elles doivent en même temps renforcer leur capital, prendre moins de risques en deleverageant leur bilan, ce qui est contradictoire avec le financement des PME. Il devient ainsi nécessaire de mettre en place sur le plan européen et par pays des organisations différenciées. La BCE n’est pas là pour gérer le risque mais pour assurer la diffusion de la liquidité au niveau des acteurs. C’est donc une nouvelle forme de partenariat qu’il faut créer entre les gouvernements (qui devraient permettre de réduire le risque bancaire) et une caisse de soutien afin d’être certain que la liquidité va au bon endroit. Sur le plan européen, la BEI est un acteur public important du financement et la BPI en France pourrait remplir ce rôle. Finalement, par rapport aux Etats-Unis, ce qui manque à l’Europe est un plan de soutien équivalent à ce qu’a été le TARP, avec le succès que l’on sait puisque celui-ci a permis de relancer la croissance dans ce pays.

 

En conclusion, il est vain de croire que la question des dettes souveraines européennes soit résolue. Les pays périphériques sont loin d’avoir trouvé des solutions à leurs difficultés. Le cas de Chypre est un nouvel exemple de la fragilité du système financier. Nous sommes encore loin d’un grand nettoyage des bilans des banques de ces pays, et le cercle vicieux ou vertueux (créances douteuses, nécessité de recapitalisation) va encore hanter bien des investisseurs sur 2013 et au-delà.

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